Face aux nombreux faits divers et aux révélations successives autour des violences sexuelles, une inquiétude grandit en moi : celle de voir notre société se fracturer davantage dans une opposition permanente entre les hommes et les femmes.
Oui, il est indispensable d’écouter la parole des victimes. Oui, il est nécessaire de dénoncer les violences, les abus de pouvoir, les mécanismes d’emprise et les silences qui les rendent possibles. Pendant trop longtemps, les victimes ont été minimisées, culpabilisées ou abandonnées. Les travaux de la psychiatre Muriel Salmona rappellent d’ailleurs combien les violences sexuelles constituent un enjeu majeur de santé publique et combien leurs conséquences psychotraumatiques peuvent marquer durablement une vie.
Mais une autre question me semble essentielle aujourd’hui : comment lutter efficacement contre les violences sexuelles sans tomber dans une logique de guerre entre les sexes ?
Car à force de discours polarisés, certains hommes finissent par se sentir globalement accusés, suspectés ou rejetés, tandis que certaines femmes ressentent une colère immense, parfois mêlée d’épuisement et de méfiance. Cette tension nourrit les radicalités, les replis identitaires et l’incompréhension mutuelle.
Or, si nous voulons réellement transformer les choses, nous aurons besoin des hommes autant que des femmes.
Nous aurons besoin d’hommes capables de remettre en question certains modèles de virilité, de parler entre eux du consentement, de l’empathie, du respect et de la sexualité. Nous aurons besoin d’hommes qui osent intervenir lorsqu’ils sont témoins de comportements déplacés. Nous aurons besoin de pères, de frères, de conjoints, d’éducateurs, d’amis qui participent activement à la construction d’une culture relationnelle plus saine.
Et nous aurons aussi besoin de femmes qui puissent continuer à porter leur parole sans être enfermées dans une posture de méfiance permanente envers tout le masculin.
Le danger aujourd’hui serait de croire que le problème se résume à “les hommes contre les femmes”. La réalité est plus complexe. Les violences sexuelles ne naissent pas d’un sexe en soi, mais d’un système culturel, éducatif et relationnel qui banalise parfois la domination, le silence émotionnel, la confusion autour du consentement ou certaines représentations de la sexualité.
Dans ses travaux récents, Muriel Salmona parle d’ailleurs de la “fabrique des agresseurs sexuels” et de la manière dont notre société continue de reproduire certains schémas de violence à travers les représentations, les dénis et les impunités collectives. Cela signifie que la prévention ne peut pas uniquement passer par la punition : elle doit aussi passer par l’éducation affective, émotionnelle et relationnelle.
Nous avons besoin d’apprendre aux garçons que la puissance n’est pas la domination.
Nous avons besoin d’apprendre aux filles que leurs limites ont de la valeur.
Nous avons besoin de redonner une place centrale au consentement, au respect du corps, à l’écoute émotionnelle et à la responsabilité relationnelle.
Et surtout, nous avons besoin de recréer du dialogue.
Car lorsqu’une société se construit uniquement sur l’accusation mutuelle, chacun finit par se défendre au lieu d’écouter. Et lorsque plus personne ne s’écoute, les violences continuent simplement sous d’autres formes.
La lutte contre les violences sexistes et sexuelles ne pourra être efficace que si elle devient une responsabilité collective. Pas une bataille des femmes contre les hommes. Mais un travail commun pour construire des relations plus conscientes, plus respectueuses et plus humaines.